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Carnet de voyage – Expé Svalbard

Raid kayak au Svalbard

Nos guides polaires Benoit et Michka sont bien rentrés de leur expédition en kayak au Spitzberg. Après une quinzaine de jours bien remplis, ils ont des souvenirs plein la tête et sont fiers de leur aventure, qu’ils ont retranscrite dans le carnet de voyage qui suit:

Du 23 mai au 9 juin 2013

Arrivée à Longyearbyen le 23 mai dans la “nuit”.
Accueillis par quelques flocons, nous sommes surpris d’y trouver encore autant de neige… Tout est resté blanc et glacé. Les locaux nous disent que l’hiver a été long et n’en finit pas cette année. Cela promet pour notre raid en kayak.

Les jours qui suivent notre arrivée, sont consacrés à la préparation de l’ensemble de notre matériel 66° Nord. Cette expédition a pour objectif de reconnaître le terrain et de se préparer en amont de la saison. Tout doit être vérifié et prêt avant de partir. Les journées sont bien remplies, tout prend du temps. La minutie nous sauvera des mauvaises surprises, du moins on l’espère… Nous optons pour deux kayaks : un monoplace et un biplace. Ce dernier nous permettra d’embarquer plus facilement l’ensemble de notre équipement. Ces mêmes kayaks parcourront cet été des kilomètres avec nos voyageurs 66 !

Après plusieurs jours de tests, de recherche de solutions pour alléger notre chargement et nous rendre l’aventure plus simple, nous finissons par embarquer du port de Longyearbyen le 28 mai au soir. Le soleil de minuit nous accompagne sur ces premiers coups de pagaie, pourvu que cela dure.

Première nuit de l’autre coté de la Baie, à la sortie d’Adventfjord et premier montage de camp. Cette première installation nous montre qu’à deux, le temps nécessaire pour s’installer est conséquent. Notre tente doit être montée du mieux possible et correctement ancrée au sol en cas de vents forts, fréquents ici au Svalbard. Notre système anti-ours doit être mis en place avec soin et vérifié avant de rentrer dormir dans la tente. Il en va de notre sérénité, notre sécurité et d’avantage!

29 mai: Nous sortons le lendemain d’Adventfjord sous un plafond nuageux typique de cette région arctique. Bientôt Longyearbyen n’est plus qu’un lointain souvenirs. Très vite, nous sommes coupés de toute trace humaine, pour seuls compagnons le vent, le froid, la mer et quelques oiseaux autant surpris que nous d’être ici, qui plus est sur un kayak…

Deltaneset sera notre repaire pour la nuit. Nous débarquons là où nous pouvons. C’est-à-dire là où la neige et la glace de l’hiver ont bien voulu nous laisser un passage. Une fois les kayaks hissés sur la couche de glace, nous nous mettons à la recherche d’un emplacement pour notre camp. Par chance, la neige a fondu ça et là, nous libérant quelques emplacements. Nuit paisible pour l’un et l’autre.

30 mai: Partant de Deltaneset, nous longeons une côte pleine de découvertes. Des rennes, sous leur couleur d’hiver, grattent la neige pour laisser apparaître une « herbe » bien maigre mais nécessaire à leur subsistance. Viennent ensuite la splendide falaise de Diabasodden et ses splendides colonies de guillemots, macareux, oies et autres merveilles ailées. Le spectacle nous ravit et nous ne nous lassons pas d’admirer ce ballet et d’écouter cette étrange symphonie.

Nous finissons par arriver à Vindodden après avoir terminé l’étape avec un fort vent de face. La recherche d’un emplacement nous laisse apercevoir celui d’un ancien camp où des piquets ont été plantés. Ces derniers délimitent clairement le périmètre autour duquel le système anti-ours doit être installé. Nous choisissons de profiter de cette installation, gage de plus de sécurité et déplaçons nos kayaks pour nous y rendre. Le vent a forci lorsque nous finissons de nous installer. Heureux de pouvoir nous abriter chez nous, « au chaud.. » Nous ne tardons pas à nous endormir après cette journée bien remplie.

31 mai: Nous nous réveillons, bien reposés, d’attaque pour une nouvelle étape ! Mais il n’en est rien, le vent est trop fort et essaie à chaque rafale d’arracher notre tente du sol. La mer est agitée et les moutons se comptent maintenant par centaines. Il n’en faut pas plus pour nous faire tomber de nouveau dans les bras de Morphée. Rien de grave, nous partirons tout à l’heure ou demain lorsque cela se sera calmé. C’est du moins ce que nous pensions. Il est devenu impossible ou en tous cas irraisonnable de sortir en kayak par ces conditions. Même les oiseaux se sont regroupés dans la baie pour se protéger du vent et attendent… attendent… une journée… entière… puis une deuxième… Notre patience sera mise à l’épreuve puisque c’est plus de 2 jours que nous passerons « bloqués » sous la tente. Nous devenons ainsi de véritables adeptes du Backgammon.

2 juin: Le vent finit par tomber dans la nuit aussi brusquement qu’il était venu. Ne perdant pas une minute et bien décidés à profiter de cette accalmie, nous levons le camp et partons pour une traversée en direction de Tempelfjord. Notre décision de partir rapidement s’avère judicieuse puisque de nouveau le vent se lève, mais en sens opposé cette fois. Se lève et ne tarde pas à forcir, agitant la mer et nous glaçant les doigts. Nous rentrons dans Tempelfjord en tombant sous le charme du spectacle qui s’offre à nous. La banquise est là, partout encore, à quelques mètres. Nous sommes en kayak et pouvons l’admirer au plus près, la parcourir à notre rythme, à notre envie. Un rêve vient de se réaliser !

Rêve que nous écourtons afin de débarquer et nous réchauffer. Nous sommes en plein vent et l’onglée est le prix à payer pour retrouver toutes les sensations dans nos doigts. Avant toute chose, nous prenons soin d’attacher nos kayaks posés sur la glace, le vent se ferait un plaisir de les remettre à l’eau…  Pas d’endroit où s’abriter et monter le camp. Qu’à cela ne tienne, nous nous installons au plus près de nos bateaux afin d’éviter de trop longs trajets…  Monter notre tente Mess en plein vent et avec les doigts engourdis est une épreuve inconfortable mais indispensable. Les rafales tentent de nous stopper et d’arracher nos ancrages, de s’emparer de notre toile. Mais nous tenons bon et repoussons ces assauts.

Le camp monté, et nous, réchauffés, nous partons explorer les environs. La baie dans laquelle nous nous sommes arrêtés abrite une minuscule cabane de trappe. Rustique mais avec un cachet indéniable. Nous nous glissons sans peine dans la peau de deux trappeurs perdus au fond de ce fjord. Avec toutefois quelques différences notables. En particulier celle du repas que nous prenons. Repas qui n’est aucunement le fruit de notre chasse ou de notre pêche, puisque nous sommes tout simplement en train de déguster une fondue aux croûtons ! C’est incroyable ce que le lyophilisé peut faire… Savoureux décalage !

Une fois de plus, le vent nous contraint de nous exercer au backgammon pendant presque deux jours… D’adeptes, nous passons à experts ! Les parties s’enchaînent, les dés n’en finissent pas de rouler, les revirements de situation sont tous plus improbables les uns que les autres.

4 juin: Mais soudain et comme par enchantement, alors que nous jouons à couteaux tirés, le vent tombe. Nous prêtons l’oreille, mais il n’y a plus rien, plus de souffle, de sifflements, de hurlements. Juste du calme. Enfin! Sans même terminer notre partie, nous rempaquetons nos affaires et plions le camp. Cette prise de décision rapide nous a déjà permis de profiter de bonnes conditions de navigation après une période de vent. Nous sommes en plein “décalage arctique”, puisqu’il est 2 heures du matin lorsque nous partons sous un soleil de minuit bien caché derrière le plafond nuageux. Les conditions sont idéales pour naviguer : plus le moindre vent. Les kayaks glissent tout seul (si l’on peut dire…) sur une mer d’huile, des “nuées” de pétrels nous accompagnent. Tantôt planant à nos cotés, tantôt virevoltant devant nous, effleurant nos embarcations du bout des ailes. Ce spectacle nous distrait et nous avançons bon train. Pour garder cette dynamique, nous décidons de très peu nous arrêter, simplement pour nous restaurer à même notre bateau. L’eau chaude gardée à portée de main dans les Thermos nous permet de manger chaud et de savourer notre soupe et autres repas réhydratés.

Les pauses sont malgré tout de courte durée, puisque le froid, très vite nous rattrape. Nous poursuivons notre avancée et arrivons après 2 heures et demi au niveau de Gasodden où les conditions entre le cap et les îles avoisinantes sont agitées. Des vagues se forment sur les hauts fonds et déferlent sur la côte. Une houle importante les rencontre parfois avec violence créant de dangereux remous. Le vent est aussi de la partie et se charge d’écume à chaque affrontement. Nous restons vigilants dans ce passage tumultueux et nous continuons en nous abritant derrière le cap. Nous voici à l’entrée de Billefjord où une pluie fine et un vent de face nous ont rejoint. Nous longeons la côte pour nous préserver de ce dernier. Nous gardons une bonne cadence et nous poursuivons le long de Gipshuken. Aucun débarquement n’est possible durant cette heure à longer cette falaise. Mais au bout de celle-ci, alors que nous nous ravitaillons de nouveau, le vent doucement s’inverse pour passer dans notre dos. Il ne tarde pas à forcir et à agiter la mer. Notre jeu consiste maintenant à prendre de la vitesse au-dessus des vagues et à les surfer avec nos kayaks. L’accélération produite est une source de plaisir supplémentaire. Nous passons d’un coup de pagaie Phantomodden, décidant de profiter de ces conditions favorables pour rejoindre directement Kapp Ekholm. Poussés maintenant par un vent fort, nous sommes contraints de nous abriter derrière le cap pour débarquer, trouvant difficilement un passage libre de glace pour monter les bateaux. Arrivée exigeante après presque 6 heures passées dans le bateau. Nous sommes dans la neige pour nous changer, fouettés par une pluie froide.

Mais le moral est là et nous arrivons à faire abstraction de ces conditions difficiles. Cherchant à mouiller le moins d’affaires possibles, nous commençons par monter rapidement notre tente Mess afin de pouvoir y stocker nos sacs. Nous enchaînons avec le système anti-ours qui nous accapare plus de temps que l’habitude. En effet, le sol n’étant que très peu dégelé à cet endroit (à peine une petite dizaine de centimètres), impossible de planter nos piquets… Sous la pression de cette pluie qui n’en finit pas de nous mouiller, nous faisons rapidement preuve d’ingéniosité. Des morceaux de bois flotté percés, ou encore même d’énormes clous serviront de socle à nos piquets. Charge à nous de les rendre suffisamment solides pour qu’ils ne tombent pas au cas où un ours pousserait le fil qui les relie. Cela aurait pour conséquence de ne pas dégoupiller notre système et de ne pas faire exploser la munition qui y est associée. Pas de dégoupillage, pas d’explosion. Pas d’explosion, pas d’ours effrayé et de guides réveillés. Pas d’ours effrayé et pas de guides réveillés, pas de garantie de se réveiller… Donc, nos piquets tiennent!

5 juin au soir: Au moment de nous coucher, nous apercevons le Polar Girl (bateau proposant des excursions dans les fjords au départ de Longyearbyen). Par radio VHF, nous prenons de plus amples informations concernant les conditions de navigation jusqu’à Pyramiden que nous apercevons presque en face de notre camp.

– “Polar Girl, do you stop in Pyramiden?”
– “Impossible, too much ice! It is not accessible…”

La banquise une fois de plus nous ferme la route. Notre objectif de nous rendre à Pyramiden est mis à mal. Nous étions intrigués par cette ancienne ville minière russe. Comment a-t-elle pu en quelques années seulement se vider de son millier d’habitants et devenir fantôme? Nous étions excités à l’idée de le découvrir et de s’imprégner de cette atmosphère que nous pensons particulièrement étrange. Après une nuit bien méritée et après concertation, nous prenons la décision de nous faire “récupérer” le lendemain par le Langoysund (bateau avec qui nous travaillons pendant la saison estivale et qui passe justement proche de nous demain). Retour légèrement anticipé mais plus sage, d’autant que les conditions de vent qui nous ont fait perdre plusieurs jours auparavant ne semblent pas évoluer dans le bon sens et que nous avons un avion à prendre dans quelques jours.

6 juin: Nous voici donc en train de démonter notre tente pour la dernière fois, de rempaqueter toutes nos affaires et de les préparer à être monter sur le Bateau. Le soleil est là pour nous rendre agréable ce départ. Et c’est presque avec regrets que nous embarquons lorsque le Langoysund arrive non loin de nous. Nous naviguons pour nous mettre à l’abri derrière ce dernier. Benoit est le premier à monter à bord, escaladant le rebord du bateau. Les cordes que nous avons fixé aux extrémités du kayak permettent de le stabiliser et de le monter sur le bateau.
Puis vient mon tour, je commence par donner la corde à laquelle sont attachés tous nos sacs, manipulation nécessaire afin d’alléger mon kayak. Je monte aidé par les membres de l’équipage puis vient le tour de mon embarcation. Sa longueur et son poids ne nous facilitent pas la tâche. Chacun fait de son mieux et bientôt nous voici entièrement embarqués à bord. Opération réussie avec une grande efficacité due à l’habitude que nous avons de travailler ensemble pendant la saison estivale. Et ceci sous les yeux incrédules des touristes à bord, massés sur le pont pour assister à cette “improbable cueillette”… Tous se demandent qui sont ces deux hommes chargés à bord ainsi au milieu de nul part. Ce qu’ils faisaient ici, depuis combien de temps, pourquoi…? Toutes ces interrogations auxquelles nous répondons avec plaisir en y ajoutant quelques anecdotes qui ne manquent pas de ravir notre assistance. Mais LA question que tous ont en tête est “Avez-vous vu des ours…?”
Eh bien non, nous n’aurons pas eu cet honneur. Peut être est ce mieux ainsi. Nous ne pouvons prévoir le moment, le lieu, les circonstances de la rencontre. Et celle-ci ne correspond que très rarement à l’idéal imaginé, rêvé… Nous sentons malgré tout une sorte de déception dans le regard de certains, avides d’anecdotes sur ce beau mammifères et désireux de vivre, même par procuration, cette rencontre qu’ils espèrent tant. Etant d’ailleurs en grande partie à bord du Langoysund pour cette raison.

Nous traversons ainsi Isfjord pour rejoindre Longyearbyen choyés par les membres de l’équipage du Langoysund. Nous passerons les quelques jours qui nous restent à nettoyer, réparer et ranger l’ensemble du matériel utilisé pendant ce raid. De beaux clichés en poche, de belles images en tête et de très bons moments passés ensemble. Une belle aventure partagée avant ce nouveau début de saison en tant que guides!

Après le récit, les photos. Cliquez pour faire défiler ce diaporama et découvrir en images le vécu de Benoit et Michka.

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