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Les vagabonds de l’Arctique

Crédits photo : Jean Gaumy / Magnum Photos

Article du Figaro (28 décembre):

REPORTAGE – Cette famille est unique. Éric et France ont choisi de vivre avec leurs filles Léonie, 5 ans, et Aurore, 3 ans, dans l’Arctique canadien. Leur maison est un bateau, Vagabond, pris par les glaces de la banquise neuf mois par an…

Mercredi 8 février 2012. Un jour majestueux à Ellesmere, dans le Grand Nord canadien. Après trois mois d’obscurité profonde, et quelques semaines de clarté, le soleil glisse ses premiers rayons au-dessus des sommets qui cernent le fjord. Toute la journée, l’astre aveuglant court sur l’horizon, jouant à cache-cache sur le bord des crêtes enneigées. Dans la lumière revenue, la glace révèle l’infinité de ses nuances…

Pour ne rien rater du spectacle, Éric et France sautent dans leurs combinaisons et habillent chaudement Léonie et Aurore. Bien couverte de vêtements polaires, parkas, bottes, cagoules et moufles en peau de phoque, la petite famille quitte le voilier. Sous les pas, la neige crisse. Les chiens tirent sur leurs chaînes. Leurs joyeux aboiements se mêlent aux rires des fillettes qui se perdent dans l’immensité de la banquise.

Pour la simplicité et l’intensité de tels instants, pour rencontrer les Inuits et contempler une faune arctique grandiose (ours polaires, narvals, bélugas, phoques, morses, loups, caribous et boeufs musqués), Éric Brossier et France Pinczon du Sel ont décidé de vivre à 800 kilomètres du pôle Nord, au Nunavut. À l’automne 2011, ils ont ancré Vagabond, leur voilier polaire de 15 mètres, au milieu d’une vallée glaciaire envahie par la mer et abritée du vent par une barre de montagnes. La banquise a rapidement cerné de glaces le monocoque rouge.

Crédits photo : Jean Gaumy / Magnum Photos

“J’aime cette harmonie entre le temps passé dehors à m’imprégner d’une nature fascinante et le temps passé dedans, chez nous, avec du temps pour la vie quotidienne”, confie Éric. Cet ingénieur français, spécialiste en génie océanique, a d’abord fait seul le pari de cette vie hors normes, loin de l’agitation du monde. Pendant son service national en 1994 aux îles Kerguelen (Antarctique), germe en lui le désir de vivre chaque jour sur le terrain. Éric monte à bord de La Curieuse, un chalutier aménagé pour le travail des scientifiques en hivernage. Il s’emballe à l’idée de créer son propre camp de base itinérant, au service des scientifiques qui étudient la banquise et les conséquences du réchauffement global.

Crédits photo : Jean Gaumy / Magnum Photos

Lui qui n’est pas marin achète pourtant, en octobre 1999, Vagabond pour en faire son domicile et son outil de travail. Le voilier polaire avec lequel Janusz Kurbiel a déjà passé cinq hivers dans le Grand Nord est idéalement conçu. Il peut accueillir dix personnes. On stocke dans ses soutes les vivres, le carburant et le matériel pour tout un hiver. Le carré est spacieux, le roof, lumineux. Éric présente son projet au Salon nautique de la Porte de Versailles. Une navigatrice, designer naval et peintre, lui prête une attention soutenue. France Pinczon du Sel a déjà participé à une expédition mer-montagne entre la Patagonie et la péninsule Antarctique. Une fois Vagabondrénové et équipé de panneaux solaires et d’éoliennes, Éric et France embarquent à bord au printemps 2000. Et l’aventure d’un homme devient l’aventure d’un couple…

Treize années ont passé, durant lesquelles ils ont bouclé la première circumnavigation de l’océan Arctique, en franchissant les passages mythiques – Atlantique-Pacifique – du Nord-Ouest et du Nord-Est ; ils sont descendus jusqu’au Japon où Eric est né ; ils ont vécu un premier hivernage en tête à tête dans la baie d’Inglefield, au Spitzberg (archipel du Svalbard, Norvège) ; ils ont navigué autour du Groenland, l’été, accompagnés de scientifiques de l’Institut Paul-Emile-Victor ; ils ont commencé des relevés glaciologiques pour le programme européen Damocles. Lors du troisième hivernage, le 27 février 2007, leur fille Léonie est née, à Tromso (Norvège)…

Mieux comprendre le système air, océan, banquise

Après cinq hivers à cohabiter avec les ours polaires, ils rentrent à Brest. La famille s’agrandit… Mais Eric et France choisissent de poursuivre avec Léonie et Aurore leur vie d’étonnants voyageurs. A l’extrême nord du Canada, le village de Grise Fiord attire ces navigateurs polaires. Il est habité par une communauté inuite d’environ 120 personnes. «Nous souhaitions rencontrer ce peuple tout en poursuivant nos missions scientifiques», explique Éric.

Crédits photo : Jean Gaumy / Magnum Photo

“L’Arctique est la sentinelle du climat mondial. Il nous enseigne ce que vont subir plus tard les régions tempérées”, assure-t-il. Armé de matériel de mesure, il passe trois à quatre heures par jour à sonder la banquise, à relever la météo, à envoyer ses données aux scientifiques français et canadiens, pour lesquels il travaille et qui sont friands de séries de mesures répétées sur une longue durée. «L’été dernier, la couverture de glace n’a jamais été aussi réduite : 3,4 millions de kilomètres carrés au lieu de plus de 4 millions habituellement. Aucun des modèles, même les plus pessimistes, n’avait prévu ça. Le réchauffement global peut avoir des conséquences plus rapides qu’on ne le pense, d’où l’importance de relever régulièrement des données pour avoir des modèles plus fiables», défend Éric.

Avec le soutien de nombreux partenaires, dont la Fédération des entreprises de propreté et le Technopôle Brest-Iroise, Vagabond reprend la route vers le nord pour la mission Arctique 2011-2014. L’équipage familial navigue plus de trois mois. “Généralement, Léonie et Aurore sont malades les premiers jours, mais elles ne se plaignent pas beaucoup, elles sont fortes! Puis elles s’amarinent”, explique leur père capitaine. Pour lui, tout est question d’apprentissage, l’homme peut s’adapter à n’importe quel environnement et s’y sentir bien s’il connaît et tient compte des éléments. Arrivé à Ellesmere, l’équipage de Vagabond reste quelques semaines au village, notamment pour glaner un maximum d’informations sur l’environnement local et comment y vivre au mieux.Il se présente à la communauté en projetant un film sur leur vie au Spitzberg. Très naturellement, une famille inuit les invite chez elle et des liens affectueux se tissent peu à peu. “Dans une communauté comme celle de Grise Fiord, tout le monde se connaît, les relations sont très fortes, alors qu’en ville on peut souffrir de solitude”, confie Éric.Cette proximité humaine est pour lui essentielle. Géologues, glaciologues, biologistes, photographes, journalistes, réalisateurs… sont nombreux à avoir partagé le quotidien d’Éric, France, Léonie et Aurore à bord de leur voilier polaire. “Les personnes qui viennent sur Vagabond ne sont pas là par hasard. Nous partageons vraiment du temps ensemble. Ce sont toujours des rencontres inoubliables, pour elles comme pour nous.”

“Quand nous sommes nombreux, nous dormons tous les quatre dans la même cabine, sinon, les filles prennent leurs aises”, relate leur papa. Dans l’exiguïté du bateau, chacun prend sur soi pour s’adapter à l’espace – environ 30 mètres carrés! -, le cocon de la famille. Grâce au poêle fonctionnant au fuel, une douce chaleur règne dans le carré: 15 à 20 °C, de quoi vivre normalement. Garder le bateau chaud et sec est chaque jour une question de survie. Situées au niveau de la banquise, les cabines sont plus fraîches: jusqu’à – 3 °C! On y dort habillé, emmitouflé dans d’épais duvets. Dehors, le thermomètre peut descendre jusqu’à – 50 °C. Ellesmere est l’endroit habité le plus froid de la planète !

“Cet environnement oblige à penser chaque geste, rester concentré et rigoureux. L’hostilité vient d’abord de nous: la fatigue, l’inattention, un oubli… un détail peut vite devenir compliqué. Ici, on n’a pas le droit d’avoir froid. Au moindre symptôme il faut bouger, rajouter une couche, manger…”. Parce qu’il redoute l’accident, la mort brutale, la sienne ou celle de ses proches, Eric se donne les moyens de l’éloigner.

“On ne peut pas sortir très longtemps avec les filles, explique France. Et il faut les occuper en permanence pour qu’elles bougent.” Léonie et Aurore jouent dans leur jardin des neiges: descentes en luge, courses, cabanes, balançoires accrochées à Vagabond… Les fillettes accompagnent parfois leurs parents quand ils percent la banquise pour y plonger une sonde, gonflent un ballon météo et quand, tous les trois jours, ils cassent la glace, l’unique source d’eau douce à bord. Elles s’amusent à regarder les chiens dévorer cette viande de phoque glacée tranchée à la hache !

“À l’intérieur du bateau, il faut aussi leur inventer sans arrêt des occupations, poursuit France, parfois à bout de patience comme toute maman. Nous faisons ensemble de la musique, du théâtre, du cirque, des marionnettes…” Les petites apprennent à cuisiner des plats simples, des gâteaux, qui embaument le carré. Le soir, en pyjama et bonnet de nuit, lovées dans leur duvet, elles écoutent l’histoire lue par leurs parents à la lumière de la frontale. France apprend aussi à lire et à écrire à Léonie, qui commence à fréquenter Umimmak, l’école du village, où l’on enseigne l’anglais et l’inuktitut !

Pour se rendre à Grise Fiord, une ou deux fois par mois, Éric conduit la motoneige qui tire un komatik, le traîneau de bois où se pelotonnent France et les filles. Sur les vastes étendues glacées, le trajet de 50 kilomètres peut prendre deux heures et demie. Le village est une succession de constructions modulaires colorées. La petite famille retrouve avec bonheur Lisa, la grand-mère inuit qui dorlote les filles. Elle les garde au chaud tandis que leurs parents vont faire des emplettes à l’unique épicerie du village et chercher le courrier. Un avion visite Grise Fiord deux fois par semaine, mais parfois, quand le vent se déchaîne, les villageois restent isolés plus d’un mois. Iqaluit, la ville la plus proche, est à 2000 kilomètres…

Éric et France sont conscients des concessions qu’engendre leur mode de vie au bout du monde. Ils les font volontiers, car ils ont trouvé sur l’océan blanc de quoi vivre leurs valeurs pleinement. Et l’amitié des familles inuits adoucit l’absence physique des frères, soeurs et parents vivant en France. Pour les rejoindre, ils devraient s’offrir un billet à 5000 euros et au minimum quatre jours de voyage…

Pour vivre en direct l’aventure du Vagabond: www.vagabond.fr

A voir: Sur le grand océan blanc, un film d’Hugues de Rosière. France 5, dimanche 6 janvier à 15 h 40 – 52 min.